Tennis : La coupe Davis ne vaut plus un clou

Le week-end du 23 au 25 novembre, l’équipe de France aura l’opportunité de gagner la dernière Coupe Davis de l’histoire du tennis. Non. Pardon. La dernière vraie Coupe Davis digne d’offrir comme récompense le superbe Saladier d’Argent ayant tant fait vibrer des générations de joueurs et fans de tennis.

Le 16 août 2018, la réforme fut entérinée et cette superbe ‘coupe du monde’ du tennis a vu son format changer à jamais après 118 ans d’existence et d’histoire. Désormais, la compétition se déroulera en deux parties, la première sera une phase de qualification sur les deux premiers jours de février . La deuxième sera une phase finale à Madrid du 18 au 24 novembre 2019 dans laquelle les 12 meilleures équipes s’affronteront. Cette phase finale verra des rencontres de deux simples et un double, en plus de ça, dans les deux phases, les matchs se joueront en deux sets gagnants. Oui, première grande nouvelle, les matchs ne se joueront plus au meilleur des cinq sets, à la place des matchs au meilleur des trois sets, comme tous les tournois lambdas, comme un match amical le dimanche matin avec ton pote du club local. Fini le suspense et la pression d’un cinquième set décisif, fini la possibilité d’assister à des retours euphoriques d’un joueur ou d’une paire de double menée deux sets à zéro devant son public.

Car oui, non seulement il n’y aura plus de matchs en cinq sets palpitants, mais il n’y aura plus le plaisir et l’ambiance des matchs à domicile,  ni le stress et la hargne que peut provoquer chez un joueur le fait de défier un Delpotro redoutable dans un stade survolté en plein Buenos Aires. Cette absence de ‘domicile et extérieur’ dans la nouvelle formule semble être l’une des modifications qui gêne le plus. L’une des particularités de la Coupe Davis qui la rendait si spéciale, si mémorable, était cette ambiance unique qui ne se retrouvait nul part ailleurs dans ce sport.

« Les mecs qui gouvernent sont faiblards »

Il est indéniable que la Coupe Davis avait besoin de changements, tous les amateurs de tennis mais aussi les professionnels le savaient, et le disaient, et ce depuis des années. L’engouement pour la compétition était en baisse, la raison principale pour cela étant l’absence régulière de stars du tennis. Le problème, c’est que l’ITF (International Tennis Federation) n’a pas abordé ces problèmes lors des nombreuses saisons durant lesquelles la communauté tennistique exprimait ses inquiétudes sur la compétition. Richard Gasquet a été l’un de ceux qui a le plus dénoncé la nouvelle formule, et n’a pas mâché ses mots lors du Moselle Open en septembre. Il s’est exprimé sur le sujet des matchs à domicile : « Tu perds l’essence de la Coupe Davis, le fait de jouer à domicile. La Coupe Davis, ce n’est pas la Coupe du monde. Qui va aller voir France-Russie à Shanghai ? Personne ! »  mais aussi sur la direction de l’ITF : « C’est un peu bordélique. À l’ITF , ils ne sont pas bons depuis dix ans. Les mecs qui te gouvernent sont faiblards (…) Quand il y a des millions en jeu, il faut des grands chefs d’entreprise ou des mecs qui ont fait des choses dans leur vie. Quand t’es gouverné par des bénévoles, et je n’ai rien contre eux, des mecs qui ne comprennent rien au tennis, c’est normal que tu sois dans la merde dix ans après ».  Clairement, il aurait fallu agir beaucoup plus tôt et beaucoup moins radicalement.

Les tops joueurs étaient souvent notés absents pour plusieurs raisons. Tout d’abord le calendrier ATP chargé qui ne les incitait pas à participer. Problème, cela ne fera qu’empirer pour les meilleurs joueurs du circuit. Lorsque l’on regarde le programme de novembre 2019 on voit le 4 les ATP Finals Next Gen de Milan , le 11 les ATP finals de Londres et le 18 la phase finale de la Coupe Davis. Aucune pause et des joueurs qui arriveront en fin de saison exténués après l’un des évènements ATP les plus important de l’année, crevés en ayant affronté les autre meilleurs joueurs du monde. En plus de cela, l’ATP organisera à partir de 2020 le retour de sa propre compétition par équipe la ‘World team cup’ , saturant un peu plus le calendrier et rendant encore moins unique la Coupe Davis. Vient s’ajouter à cela l’arrivée de la Laver Cup depuis 2017, nouvelle compétition par équipe et nouvel espace rempli dans le calendrier des ‘tops players’. Certains joueurs ont d’ailleurs annoncé qu’ils ne participeraient pas à la compétition à cause de sa date, comme Alexander Zverev (5ème mondial) qui voit ce timing comme « dingue ». De nombreux joueurs risquent de le suivre, Roger Federer à quant à lui déjà fortement insinué qu’il n’y participera pas. Une autre raison de ne pas venir était le manque de points ATP, gagner un match de Coupe Davis ne fait pas gagner de points au classement mondial, et cela ne changera pas. Un seul problème sera réglé par cette nouvelle formule, l’argent. Les joueurs seront enfin grassement payés pour leur performance. Quelle récompense honorable, défendre les couleurs de son pays tous les ans n’étant apparemment pas une récompense suffisante pour certains joueurs… Il aurait peut-être simplement fallu rajouter les points ATP, ou peut-être céder à la tentation de mieux payer les joueurs, mais cela aurait pu être fait sans détruire le format qui a tant donné au tennis.

Et à la fin c’est l’argent qui gagne

Finalement, sur les trois causes principales d’absence des joueurs, seule une est réglée, les deux autres ne le sont pas. Mais bon, comme souvent dans le sport moderne, l’argent décide, et cette fois encore, il a décidé du sort de l’une des compétitions les plus iconiques du sport mondial. Ironiquement, c’est un sportif de haut niveau qui a ordonné la mort de la Coupe Davis. Gérard Piqué, ou plutôt son groupe d’investissement, Kosmos, va investir 3 000 millions dollars sur 25 ans, obtenant donc un poids monstre dans les prises de décision avec l’ITF. Détrompez vous, cette nouvelle formule sera quand même agréable à regarder, elle réunira les meilleurs joueurs de la planète sur une semaine, mais ce ne sera plus la Coupe Davis. Ce sera plutôt une forme de deuxième Masters, à la suite du premier. Avec des matchs en deux sets agréables mais pas des matchs de gala en trois sets. Ces matchs qui semblent ne jamais se terminer pour le grand bonheur des supporters submergés par la pression et l’ambiance d’une bonne rencontre de Coupe Davis.

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L’émotion et la joie des joueurs français après avoir remporté la Coupe Davis 2017 (Photo: Keystone)

Le problème, c’est qu’elle deviendra une compétition presque comme une autre. Pour la plupart des joueurs amateurs, et ce depuis leur plus jeune âge, les matchs par équipe interclubs composent l’un des tournois les plus importants de la saison. C’est l’opportunité de combattre pour et avec ses coéquipiers, pour et avec son club. Ces matchs par équipe sont différents des autres matchs, il y a une pression supérieure, la pression de ne pas décevoir ses coéquipiers et ceux qui comptent pour l’équipe. Les matchs par équipe incarnent le sport collectif que peut être le tennis. Et quel superbe sport celui-ci est. Avec cette réforme, avec ces rencontres plus courtes, cette absence de déplacements, cette absence de matchs à domicile, on enlève l’âme des compétitions par équipes à tout niveau, et le circuit pro se retrouve délaissé de la beauté des matchs d’équipe et de leur émotion. Quel amoureux du tennis français peut dire qu’il na pas été ému en 2010 devant la défaite de Llodra face à Troicki en finale contre la Serbie? Le souvenir des larmes de celui-ci suffisent à elles-mêmes pour montrer à quel point la Coupe Davis est belle ou cruelle, comme toute compétition sportive de gala.

Et pour ce qui est de l’ambiance et de l’engouement en baisse. Il suffisait d’être présent au Stade Pierre Mauroy de Lille pour les demi finales face à l’Espagne pour voir la joie des spectateurs, le stress dans les tie-breaks et la satisfaction au moment de la victoire en double. Mais un autre sentiment semblait aussi régner, la mélancolie de savoir qu’on assistait à la dernière vraie Coupe Davis et que cette compétition somptueuse ne serait bientôt que le fantôme d’elle même.

Avant, il y avait les quatre Grand Chelems et la Coupe Davis. Maintenant, il y a les quatre Grands Chelems.

 

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