De la liberté de tuer en Amérique

 

Stephen King, c’est surtout le roi du surnaturel, mais c’est aussi un homme dont l’engagement le pousse à disséquer l’âme de son pays sans relâche. Il n’y a aucun doute sur le fait que vous ayez tous entendu son nom. Synonyme d’Overlook, de vampires, de revenants et autres goules, il a su s’imposer comme une institution dans le domaine de l’horreur. Néanmoins, il n’est pas seulement l’auteur de romans à succès où le sang et les gouttes de sueur coulent à flot. C’est aussi un écrivain qui a fait des petites villes des provinces américaines à première vue sans histoire, son lieu d’expérimentation de prédilection, où s’entassent des familles rongées par le chômage, l’alcoolisme, le divorce… Tout simplement parce qu’il connaît bien la cause de ce drame : les armes. À l’aide d’une écriture simple, dépourvue de surenchères et affreusement glaciale, le maître de l’horreur n’hésitera pas à descendre son pays à coups de mots dans GUNS. Je n’ai pas rédigé cet article pour vous en faire un résumé exhaustif, mais bien pour vous faire part de mon ralliement à la cause que défend son auteur.

 

Vous souvenez-vous des noms des victimes de « Ça » placardés sur les murs de la ville de Derry ? Non. Même chose pour ces gens assassinés par des cinglés armés dans un lycée ou dans une boîte de nuit. Le sensationnel prend le dessus, et c’est le même schéma qui se répète à chaque attaque au fusil. Vous apprenez la nouvelle, le sang américain a coulé, il faut mettre un nom sur cet acte. La « culture de la violence » disent-ils. Sans déconner, la violence n’est pas culturelle, elle est génétique. Chaque américain possède un gène « AR-15 » qui le pousse à aller voir sa bande de potes le samedi après-midi au stand de tir, et vider son réservoir jusqu’à ce que le canon fume. Avoir une arme, c’est normal après tout, même le président l’a dit. Puis des spécialistes sont invités sur le plateau de la chaîne d’infos : « des antécédents favorisent le passage à l’action de l’individu », « même les jeunes sont incités à prendre les armes, les jeux vidéo rendent violents c’est certain ». Et c’est au tour des proches des victimes, qu’on pose eux-mêmes en victimes devant l’Amérique : on n’hésite pas à immortaliser leur tristesse sur le plateau pour faire péter les audiences. Le spectacle est terminé, et c’est le fameux « NOUS NE VOUS OUBLIERONS JAMAIS » qui passe sous les yeux des spectateurs. Le choc. Tu parles, deux minutes après, ça zappe pour se poser devant un film, une bière à la main, comme si de rien n’était.

 

Les morts par balle, c’est normal, juste des dégâts collatéraux. Alors oui, c’est triste, mais n’oublions pas que l’Amérique veille sur ses enfants, même quand ils ont le crâne explosé et qu’ils se retrouvent sous terre avant même d’être diplômé. Elle est belle la réalité américaine. C’est le NRA qui tient les ficelles d’une terreur légalement maintenue. Détenir une arme, c’est gravé dans la sacro-sainte Constitution américaine. Il ne faut surtout pas y toucher. Plus il y a d’armes, plus il y a de violence. Et on aime la violence, alors on ne dit rien. Ou presque. Même un million de personnes dans les rues de Washington, ça n’a pas percuté le petit blondinet. Il (Trump) a même envisagé d’armer les professeurs. Un peu de bon sens, si des enfants viennent descendre leurs camarades en pleine récré, il faut bien que leurs enseignants les repoussent à coups de feu.

 

C’est cette violence légalisée qui fait toute la force des œuvres de Stephen King. Leur violence est banale, alors on s’attend forcément à ce qu’un ou deux personnages soient pris en martyres. Aux États-Unis, les armes sont une norme. Personne ne s’étonnera de voir un fusil chargé et prêt à déglinguer quelques cervelles. La norme du King, c’est le plaisir par la souffrance d’autrui. La philosophie de l’Amérique, c’est le droit d’ôter la vie à tout moment. La violence est consubstantielle à « la plus grande puissance du monde ». Mais à la différence de l’univers de King, elle ne se limite pas aux pages d’un roman. L’Amérique est résolument radicale. Elle qui tient tellement à la liberté en vient à faire croire à ses citoyens les plus aveugles qu’ils sont des Dieux de la mort. Panem et Circenses. Ou plutôt Armis et Circenses. Les américains se complaisent dans cette anarchie ambiante, du moment qu’ils sont libres de tirer sur ce qu’ils veulent. Le fantasme du pays de la Liberté existe encore pour beaucoup, je ne le vois pas de cet œil-là, et Stephen King non plus.

 

Finalement, GUNS est pour moi un pas de plus dans la critique de son auteur vis-à-vis des États-Unis. La prolifération des armes au sein de la société américaine est loin d’être le seul sujet qu’il ait traité. (Re)lisez ses romans, et rendez compte de l’engagement dont elles font preuves. À titre d’exemple, qu’en est-il de la peine de mort dans La ligne verte ?

C’est à la mère patrie américaine de protéger ses citoyens. Non pas en supprimant définitivement le deuxième amendement de sa Constitution, mais en éduquant ses enfants au sujet de la violence par les armes. Il est impossible de revenir sur ce droit, tant il fait partie intégrante de chaque citoyen américain. Voilà le défi majeur à relever : parvenir à faire muter l’ADN « made in USA » progressivement jusqu’à ce que cette violence innée soit moins radicale. En d’autres termes, toucher à ce qui fonde l’essence même de toute la société américaine, qui n’est autre que la Liberté. Alors, Make America better, not great.  

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