Emmanuel Macron : un « coming-out » de gauche ?

La soirée du lundi 10 novembre était une de celles qui voient les Français surpasser leurs différences. Aisés, modestes, citadins, ruraux, seuls, en famille, pro-gilets jaunes, opposants au mouvement, enfoncés dans le canapé ou dans le froid sur un rond-point, tous ont cessé à 20 heures et durant 13 minutes le cours habituel de leur vie quotidienne pour écouter l’allocution du Président de la République Emmanuel Macron.

Attendue, espérée, nécessaire, cette prise de parole (à retrouver ici) était une de celles dont on sait d’avance qu’elles seront déterminantes et pourquoi pas historiques. Les citoyens ne s’y sont pas trompés, en témoigne le chiffre de plus de 21 millions de téléspectateurs… Qui a dit que la France n’était pas une Nation politique ? Après les annonces faîtes en réaction à la pression de la mobilisation qui traverse notre pays depuis plusieurs semaines et dont on peut déjà parier qu’elle sera étudiée un jour comme un évènement marquant dans la construction de notre pays, peut-on affirmer que nous assistons à un tournant social du quinquennat ? Emmanuel Macron met-il la barre à gauche ?

Le Président de la République l’a répété : le travail doit payer, et payer mieux. On pourrait discuter longuement du fond de cette vision. Doit-on construire une société sur les valeurs du productivisme (dans un monde aux richesses limitées) et du travail et est-ce que celui-ci doit être le moteur de l’Homme au détriment d’autres considérations comme l’aspiration au bonheur ou au plaisir personnel ? Même si ce débat philosophique existe et est finalement central, la réponse est claire aux yeux de notre président et ses mesures ne vont pas à l’encontre de cette manière de penser. Nous n’assistons pas à un bouleversement profond de l’ordre social.

Un tournant économique en faveur des plus fragiles ?

 

Il est certains points qu’il convient d’admettre. À partir de l’année prochaine, les personnes qui gagnent le SMIC verront dans leur poche 100€ de plus tous les mois. Les retraités qui touchent moins de 2000€ par mois ne seront pas affectés par la hausse de la CSG. Il a annoncé vouloir lutter fermement contre l’évasion fiscale. Une révolution pour le pouvoir d’achat entend-on chez les membres de la majorité, une preuve que le Président n’est pas l’homme dans sa tour d’ivoire qu’on décrit parfois.

Attention pourtant. La hausse de 100€, bien réelle, ne correspond pas à une hausse du SMIC mais à une hausse de la prime d’activité pour les personnes au salaire minimum. Loin d’être un geste magnanime, elle était déjà prévue par le président sur 3 ans et est donc accélérée. Elle est financée par la CAF, et donc par le contribuable. Elle n’est pas déclarée dans les revenus et n’impact donc pas les futures retraites. Y aura-t-il l’effet domino de hausse générale des salaires annoncé notamment par la ministre du Travail Muriel Pénicaud étant donné que la prime d’activité ne dépend pas des entreprises ? On peut en douter. Le gel de la CSG pour les retraités est valable pour un an et les retraites ne sont pas ré-indexées sur l’inflation. Le président demande aux entreprises qui le peuvent de « verser une prime de fin d’année à leurs salariés. » Croit-il vraiment que sans mesure restrictive, les entreprises vont offrir par plaisir des primes en fin d’année ? La question mérite d’être posée. Sur l’évasion fiscale, que croire quand une heure avant le discours est votée au Sénat une loi à l’initiative du gouvernement qui allège l’exit-taxe ?

Vers une démocratie sociale et populaire ?

 

C’était le deuxième versant de la colère des gilets-jaunes tout au long des mobilisations. La déconnexion des élites politiques et du peuple, le refus de s’inscrire dans un cadre partisan, la volonté de s’approprier la sphère publique et de devenir des citoyens acteurs du processus démocratique, la volonté également de pouvoir influer sur la destinée de la Nation. Emmanuel Macron a tenté d’y répondre. A appelé de ses vœux un grand débat national pour « un nouveau contrat pour la Nation », une consultation des élus locaux, un travail sur la reconnaissance du vote blanc.

C’est un début diront les plus optimistes. Il y a quand même matière à interrogation. Un grand débat national sur la démocratie. Comment ? Qui ? Quels délais ? Rien ne sert de débattre et consulter si les résultats ne viennent pas. Quid du fameux Référendum d’Initiative Citoyenne ? Pas un mot et il était pourtant l’un des rares points à faire consensus chez les manifestants. Le vote, et a fortiori le referendum, est pourtant l’outil démocratique par excellence, permettant la résolution pacifique de conflits et l’expression de la majorité dans un cadre légal. Il est la clé de voute de notre système politique et doit évidemment être un sujet majeur si le Président veut proposer le véritable renouvellement institutionnel et démocratique dont il se pose en égérie.

En résumé…

 

Au vu des éléments évoqués ci-dessus, on peut dire que la « gauchisation » de la politique gouvernementale est toute relative. Il est évident que tout n’est pas à jeter et il ne s’agit pas de voir le verre à moitié vide mais de considérer que ces annonces sont davantage le symbole de la fébrilité ressentie au sein du gouvernement face à un mouvement inédit et disposant de l’avantage dans le rapport de force que d’un tournant idéologique dans la politique de l’exécutif. Il est important de noter l’absence ou la quasi-évacuation de sujets majeurs dans le discours présidentiel : urgence écologique, réflexion nécessaire quant à l’usage de la force au sein des forces de l’ordre, importance de la jeunesse… Finissons sur une bonne note en espérant que la réflexion nationale qui doit s’ouvrir sera l’occasion de mettre sur la table l’ensemble de ces questions afin de proposer des solutions pérennes.