Le problème du cinéma de genre en France

Qu’est ce que le cinéma de genre ? Une appellation connue, utilisée jusqu’à l’usure, mais pourtant assez floue dans l’esprit collectif. Il est donc nécessaire de la définir avant toute chose. Littéralement cela concernerait n’importe quel film assimilé à un genre précis et identifiable. Dans ce cas, n’importe quel western, comédie, film d’action, d’héroïque fantasy, d’aventure ou même d’horreur, serait qualifiable de film de genre. Mais ce qui est important, et ce qu’il faut prendre en compte derrière ça, c’est le public. Le public qui, derrière le genre, recherche une marque, une saveur connue avant l’originalité. Et comme décrire ce genre d’élément, aussi subjectif qu’une saveur, est littéralement impossible, concentrons-nous sur un point de vue plus extérieur. En France, on est tenté de dire que ce cinéma est  bel et bien représenté par la comédie, le drame ou encore le polar. Ainsi, il n’y aurait donc pas de problème de cinéma de genre en France. Alors où est le problème ? En en parlant maintenant, je parlerai d’un cinéma moins “classique” sur un territoire donné. Un cinéma moins représenté pour de nombreuses raisons que l’on trouve, en farfouillant les entrailles d’une industrie fumante.

Le Cinéma français

Le cinéma est une réelle institution en France. C’est quand même la terre ayant vu naître cet art en 1895 avec les frères Auguste et Louis Lumières. À l’étranger, la France est perçue comme productrices de films originaux pour certains, brillants pour d’autres. Des films comme Martyrs de Pascal Laugier ou Frontière(s) de Xavier Gens, dont nous aurons l’occasion de reparler, sont cultes à l’étranger. Les cinéastes sont reconnus, que ce soit en Espagne ou en Angleterre, pour leurs films. En France, ils nous restent étrangers, voire inconnus.

Pourtant, le public français se plaint de ses productions nationales. Combien de fois entend-on des gens critiquer un trop-plein de drames “chiants” pour bobo en fac de ciné ou d’une surabondance de comédies “décérébrées et peu qualitatives”… Alors je ne dirai pas que c’est faux mais on peut se poser la question légitime du pourquoi ?

Pourquoi avoir une domination de ce genre de production en France ?

Pourquoi donner plus de 27 millions à Dany Boon pour réaliser sa dernière comédie ? La réponse est aussi simple que la question : c’est ce qui marche. On se plaint du peu de cinéma “original” en France mais lorsque des productions s’aventurent sur la pente dangereuse et glissante du risque, le public n’est pas dans les salles à la sortie.

Prenons simplement quelques chiffres :

Films

Entrées françaises

Notes SensCritique/10

Martyrs (2008)

95 226 6,1
Haute-Tension (2003) 110 544 6,4
Frontière(s) (2008) 100 752 4,9
Grave (2016) 150 000 7,0
Vertige (2009) 74 299 5,0
La Ch’tite famille (2018) 5 561 453

4,4

Les nouvelles aventures d’Aladin (2015) 4 326 283 2,6
Alad’2 (2018) 1 568 087 2,3

Ce n’est pas tant que l’on propose des produits aseptisés, c’est le fait que le public se concentre dessus.

Aujourd’hui, les réalisateurs sont obligés de faire des co-productions avec d’autres pays, comme le Canada, pour que leurs films voient le jour. Le genre effraie le producteur français.

Les explications

Mais comment peut-on expliquer ça ? Comment peut-on comprendre ce désintéressement contradictoire avec les reproches qui lui sont faits ?

  • Le premier est que, à 10€ le ticket, on préfère s’assurer de ce que l’on va voir au cinéma. On ne prend pas de risques. Une comédie populaire c’est normalement s’assurer quelques rires et un bon moment. Alors que miser 10€ sur le film d’horreur français d’un réalisateur inconnu est plus risqué.
  • Le second blocage viendrait de la langue ! En effet, un film est beaucoup plus facile à produire en anglais qu’en français. Il se vendra évidemment mieux à l’étranger (ce qui est vital en France pour sa réussite). Des réalisatrices comme Coralie Fargeat (Revenge) veulent produire leurs films en français pour garder leurs langues originelles, mais se frottent à un mur insurmontable. On en tire un rapide constat : pour faire du genre français, il faut le faire en anglais.
  • Ensuite, le système de production français du cinéma de genre est un véritable casse tête, où il faut avoir des relations ou de la chance pour mener un projet à bien. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des réalisateurs s’exporter à l’étranger pour tenter l’aventure hollywoodienne. Mais, si beaucoup sont partis, peu sont restés. Des gars comme Xavier Gens (Frontiere(s), Cold Skin) y sont allés pour quelques films et se sont fait noyer par un système asphyxiant. Des réalisateurs qui finissent par se sentir lésés de leurs propres films. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, à l’image d’Alexandre Aja (papa de Haute-Tension et de Piranha 3D) qui, ayant beaucoup aimé son expérience américaine, continu sa carrière là-bas.
  • Autre difficulté dans la production française : la classification des films. Une classification qui prive les films de genre de leur plus grand public (“les adolescents”), et repousse les personnes exogènes. N’importe qui n’est pas forcément prêt à se confronter à sa phobie, n’importe qui n’aime pas forcément voir de la violence ou du gore. N’importe qui n’est pas prêt à se sentir dérangé, bousculé. 

De tous ces constats, une question fondamentale émerge : les films de genre ne seraient-ils tout simplement pas adaptés à une exploitation au cinéma ?

C’est une question qui mérite d’être posée bien que je pense que ce ne soit pas le cas. Le public du cinéma de genre existe. C’est un public qui ne va pas forcément en salle, mais qui est là et qui attend quelque chose. Si le débat sur le cinéma français existe et est si populaire, c’est que ces français attendent autre chose que ce qui est proposé.

Vers une révolution ?

Ce cinéma de genre est là, depuis longtemps, et sa mauvaise réputation n’est pas arrivée par hasard. Elle est due à un grand nombre de productions anciennes peu qualitatives (pour ne pas dire nul à chier). Les spectateurs ont fui, les producteurs avec eux. Depuis, produire n’importe quel film est devenu une épreuve parfois insurmontable. Cependant, le cinéma de genre connaît, depuis quelques années maintenant, une nette augmentation de tentatives originales. Le mouvement French Frayeurs, initié dans les années 2000, était une invitation de Canal+ pour les réalisateurs créateurs de “films qui font peur”. Une tentative qui fera naître quelques films, tels que Martyrs, Frontière(s) ou encore À l’intérieur, qui possèdent tous aujourd’hui leurs petits statuts cultes. Des tentatives qui, outre leur qualité d’exister, s’en sortent avec des critiques presses élogieuses et un public grandissant.

En parlant de tout ça, il y a forcément les exemples récents de Grave, Ghostland, Dans la brume ou de The Game of Death qui sautent aux yeux. Le premier est un excellent film d’horreur réalisé par Julia Ducournau, acclamé tant par la critique que le public, en France et à l’étranger. Grave a été une grande preuve de la récente affirmation du cinéma de genre français. Si le score au box-office n’est toujours pas au niveau, il augmente et on peut espérer voir son essor et sa reconnaissance continuer de croître dans les prochaines années. Le récent semi plantage de Alad’2 montre que le public commence à changer de comportement et que rien n’est perdu.

Ainsi, le cinéma de genre revient en France. Il y a déjà gagné ses lettres de noblesses, mais attend encore de convaincre les producteurs. Les tentatives concluantes se multiplient, les films gagnent en qualité et le public arrive. Cependant, cette réussite n’est dû qu’à nous, public français. Sommes-nous prêts à nous risquer dans l’originalité contre la facilité de l’aseptisation ? L’éventualité d’un changement se situe dans la réponse que nous donnons à cette question. Les producteurs sont là pour leur argent, mais c’est nous qui le leur donnons. C’est à nous de militer pour notre cinéma, la balle est dans notre camp, Il faut juste décider de ce que nous allons en faire.

Si le sujet vous intéresse je ne peux que vous conseiller cet excellent documentaire. Vous y retrouverez pas mal d’interviews et de réflexions autour de cette question du cinéma de genre en France.