Le Journal des Gilets jaunes vaut-il le coup ?

La nouvelle en a surpris plus d’un : depuis le mercredi 30 janvier, il existe désormais un nouveau bimestriel (parution une fois tous les deux mois) qui a pour titre « Le Journal des Gilets jaunes ». Rien que ça ! Après les réseaux sociaux et les élections européennes, le mouvement des Gilets jaunes se serait donc aventuré sur le terrain de la presse. La réalité est toute autre. A défaut d’être une gazette militante, cette nouveauté est le produit isolé d’un groupe de presse, qui plus est controversé. Mais alors, ce journal vaut-il vraiment le coup ? Éléments de réponses.

Le Canard déchaîné

Avant même d’entamer la lecture du premier numéro, il est permis de s’interroger. Car les Éditions Entreprendre-Lafont Presse, concepteurs de ce néo-canard, sont sous le feu des critiques. L’irrégularité, ainsi que la faible pérennité des revues proposées dans le passé par ce groupe médiatique (des dizaines d’entre elles ont ainsi disparu de la circulation, faute de lectorat), posent la question du réel avenir de ce journal. En lien, de par son nom au mouvement des Gilets Jaunes, dont la postérité est également plutôt incertaine. A première vue, ce nouveau tirage semble plutôt être une édition temporaire misant sur l’intérêt actuel que suscite le mouvement, son actualité et ses revendications, qu’un périodique ayant pour vocation de s’inscrire dans la durée. Le patron de ce groupe de presse, Robert Lafont, a récemment affirmé que « le mouvement des gilets jaunes se pérennisait et allait durer », tout en sous-entendant que cela était porteur d’espoir pour sa nouvelle production : « on sait qu’il y a des kiosques pas loin des ronds-points ». Des paroles pleines d’espoir qui visent peut-être à rassurer les investisseurs (le groupe est côté en bourse), mais qui ne parviennent pas à dissiper un doute légitime : lorsqu’un magazine ne fonctionne pas, il n’a absolument aucun état d’âme à enterrer sa publication. Business is business, nous dirait-il. Pas sûr que la formule plairait aux gilets jaunes eux-mêmes…

Robert Lafont, patron du journal

Autre tâche sombre qui noircit le tableau de cet organe de presse, les nombreuses critiques de plagiat qu’il a subi au fil de ses publications. Une liste si longue qu’elle ne pourra être ici répertoriée, mais il semblerait que dans leur dernière création, « Le Journal des Gilets jaunes », les Éditions Entreprendre-Lafont aient continué de  »s’inspirer » de certains articles ne leur appartenant pas. Ainsi, dans le premier numéro, de nombreux médias ont relevé malicieusement des rapprochements suspicieux entre certains de ses articles et ceux provenant de médias confirmés. Exemples : l’article sur Francis Lalanne présentant d’étonnants points communs avec un article du Parisien datant du 17 décembre dernier. Le billet concernant Eric Drouet, leader du mouvement, ressemblant aussi étrangement à un article d’Europe 1 du même mois de décembre. Dans la planification du plagiat, on peut au moins leur accorder une régularité chronologique. Il ne reste plus qu’à lire les articles du mois de janvier pour découvrir en avant-première le contenu du prochain numéro du Journal des Gilets jaunes.

Vite fait mal fait

Si l’on s’intéresse plus en profondeur au journal et non à ses créateurs, le bilan est à peine meilleur. Sa forme rappelle aussi, à s’y méprendre, Le Canard enchaîné, sa couleur jaune qui attire l’œil et son coût raisonnable, cette nouvelle gazette peine à se muer en un véritable journal. La nature de celui-ci est de décrypter objectivement l’actualité, apporter un point de vue impartial et précis sur les événements (ici en lien avec les gilets jaunes) et proposer un contenu divers et de qualité. Pas d’interview quelconque, peu de reportages… Un numéro qui semble s’être bouclé à la hâte, privilégiant le profit à la qualité. Même dans le contenu, on s’aperçoit avec déception que ce journal, qui est ouvertement revendiqué non militant, apparaît surtout comme un outil de marketing. Il explique peu le mouvement et analyse encore moins ses revendications et son actualité. Le rédacteur en chef, pourtant véritable journaliste professionnel, s’en défend à peine : « On a fait ce numéro en urgence » admet René Chiche, « en environ trois semaines ou un mois. On a peu d’interviews, peu de reportages, mais nous ferons mieux dans le second numéro ». Une sorte de mea culpa sous des airs de fausses excuses, mais que Monsieur Chiche ne s’emballe pas : les Français ne sont pas dupes, et les journaux commerciaux font rarement de vieux os.

Double page de la première édition

Le simple contenu qui a été réellement réalisé par la rédaction du journal, relève plus de la presse à sensation que de l’enquête journalistique de fond. Des petites chroniques font apparaître les noms aguicheurs de Cyril Hanouna, Bernard Tapie ou encore Francis Lalanne. Pas sûr que l’actu « people» entourant celle des Gilets Jaunes soit réellement ce que désirent ceux à qui les rédacteurs prétendent s’adresser, à savoir « ceux qui préfèrent le dialogue à la violence de rue ». Une alternative à la violence, soit. Même si en parcourant les quelques pages qui constituent le journal, on penserait davantage à un tabloïd à la française. Question de « Point de vue ».

Une telle publication, quoique simplement bimestrielle, dans un prétendu « réflexe journalistique », inquiète même du côté du mouvement citoyen. Le nom de l’édition est trompeur : non seulement Le Journal des Gilets jaunes n’est pas rédigé par les militants eux-mêmes, mais le journal ne se veut même pas porteur de leurs idées. « Nous ne sommes ni pros, ni anti-gilets jaunes. Ce qui nous intéresse, c’est de poser les vraies questions », explique la rédaction, pas peu fière d’elle-même. Une neutralité qui tend de premier abord à leur faire honneur. Avant de se demander, pourquoi avoir choisi un tel titre ? Pour faire du chiffre ? Que nenni. Ils ne mangent évidemment pas de ce pain là, eux. Ça saute aux yeux.

Tiré à 60.000 exemplaires pour sa première parution, Le Journal des Gilets jaunes n’en vaut en définitive pas vraiment la peine, à moins d’avoir du temps à perdre et envie de se débarrasser de sa petite monnaie. Mais avec 58.000 manifestants restants dans toute la France, si chacun d’eux s’en achète un, le journal pourra perdurer. Et les gilets jaunes y trouveront eux aussi leur compte, en se servant de ce torchon pour allumer leurs feux de ronds-points.

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