Les Merengues s’effritent

« Plus haute est une tour, plus terrible en est la chute ». Ce proverbe latin résume à lui seul la situation actuelle du Real Madrid, l’une des plus grandes institutions du football mondial. Focus sur les raisons de la saison en demi-teinte des madrilènes.

Le Real Madrid a la gueule de bois et ne semble pas prêt de s’en séparer. Après leur défaite à domicile, hier soir, lors du troisième Clasico en un peu moins d’un mois (0-1), les madrilènes paraissent proches de tomber à nouveau dans la tourmente. Troisième du championnat derrière le FC Barcelone et l’Atlético Madrid, le Real a d’ores et déjà perdu quasiment toutes ses chances de remporter la Liga cette saison, lui qui pointe à 12 points du leader catalan. Si les chiffres ne sont pas alarmants puisque les Merengues comptent 8 unités d’avance sur le quatrième du championnat (Alaves), l’ambiance générale qui émane du club est négative. Il y a des obligations à respecter lorsque vous êtes considéré, à juste titre, comme le plus grand club de l’histoire du football et que vous ne pesez pas moins de 13 titres dans la plus prestigieuse des compétitions européennes, la Ligue des Champions. Parmi ces obligations figure celle de remporter au moins un trophée par saison. Or, le Real, déjà à la traîne en Liga, reste sur une élimination douloureuse en coupe du Roi après avoir notamment concédé une défaite cinglante dans son jardin du Santiago Bernabéu face au grand rival barcelonais (0-3 mercredi dernier). Ne reste donc plus que la coupe aux grandes oreilles pour tenter de se sauver de la tant redoutée « saison blanche » qui ne colle pas à l’ADN du géant espagnol. Mais le dernier match livré par la formation madrilène dans cette compétition face à l’Ajax Amsterdam (victoire 2-1 sur la pelouse des néerlandais) ne se veut pas rassurant. En effet, on a pu observer un Real très friable et qui peut s’estimer heureux (voire chanceux) d’avoir ramené une précieuse victoire de la Johan Cruyff ArenA. Les joueurs de Santiago Solari se doivent de réagir et de montrer du caractère s’ils ne veulent pas connaître une fin de saison chaotique. Reste que le niveau affiché par la formation du Real Madrid depuis le début de l’exercice 2018-2019 est alarmant. Outre la domination du rival barcelonais, le Real connaît une crise latente qui a pris racine dès l’été dernier.

Une inter-saison mal gérée

26 mai 2018, stade Olympique de Kiev. Le Real Madrid remporte sa troisième Ligue des Champions consécutive et se retrouve une fois de plus sur le toit de l’Europe. Paradoxalement, c’est ce triomphe européen qui marque le début des problèmes pour la Casa Blanca. Seulement 5 jours plus tard, Zinédine Zidane annonce sa démission de son poste d’entraîneur du Real Madrid. La nouvelle fait l’effet d’une bombe tant personne n’avait envisagé le départ du technicien français, lui qui avait amené le Real à des sommets inégalés en l’espace de 3 ans. Mais Zizou reste Zizou, imprévisible sur le terrain comme en dehors… Le deuxième pépin majeur intervient le 10 juillet : le président merengue Florentino Pérez officialise le départ de sa star Cristiano Ronaldo vers la Juventus de Turin. Perdre coup sur coup son entraîneur et son meilleur joueur reste une épreuve compliquée, même pour le Real qui en paie encore les conséquences aujourd’hui.

Zinédine Zidane et Cristiano Ronaldo, les 2 artisans des 3 victoires successives du Real en Ligue des Champions

Nombreux sont ceux qui ont trouvé des côtés positifs au départ de Cristiano Ronaldo en affirmant que le Real allait désormais pouvoir jouer comme une vraie équipe ou encore que certains joueurs pourraient enfin sortir de l’ombre du quintuple Ballon d’Or. Mais la réalité n’est pas celle-ci : le talisman portugais manque terriblement au Real aujourd’hui. On ne remplace pas un joueur qui marque une quarantaine de buts par saison depuis 10 ans. On ne remplace pas un meneur d’hommes formidable. On ne remplace pas le meilleur joueur de l’histoire de la Ligue des Champions. On ne remplace pas celui qui ne se cachait jamais dans les grands rendez-vous. Florentino Pérez n’a d’ailleurs même pas cherché à recruter un autre grand attaquant lors du dernier mercato estival, estimant que son club disposait d’un effectif suffisamment armé pour être compétitif cette saison. Il est aujourd’hui raisonnable d’affirmer que le dirigeant madrilène a eu tout faux. Le boss du Real a préféré recruter le gardien belge Thibaut Courtois ou encore racheter l’attaquant Mariano Diaz à l’Olympique Lyonnais. Résultat ? Mariano n’a marqué qu’un seul but cette saison et Courtois est loin de faire l’unanimité puisqu’il encaisse pratiquement un but par match. De plus, le recrutement de Courtois n’était pas forcément utile puisque le Real pouvait compter sur son gardien Keylor Navas avec lequel il avait conquis les 3 titres européens de suite. De cette mauvaise gestion estivale ont découlé des difficultés sur le terrain.

Un projet de jeu brouillon

Les maux du Real résident aussi et surtout dans le jeu. Zidane avait réussi à marquer son équipe de sa patte : un jeu pragmatique, construit autour de Cristiano Ronaldo et se basant sur des attaques rapides. Son Real excellait dans la maîtrise des temps forts et des temps faibles et semblait capable de tenir tête à n’importe quelle formation. Mais son successeur, Julen Lopetegui, est arrivé avec d’autres intentions. L’ex-sélectionneur espagnol s’est assis sur le banc du Real avec l’ambition de proposer un jeu basé sur la possession de balle. Raté. Le fait est que l’effectif du Real n’avait pratiquement pas changé depuis 3 saisons : les joueurs étaient donc imprégnés du style de jeu prôné par ZZ. Le changement opéré par Lopetegui était trop brutal et l’effectif ne s’y est pas adapté. Faute de résultats convaincants, Lopetegui est limogé à la fin du mois d’octobre après la claque reçue face au FC Barcelone en championnat (défaite 1-5 au Camp Nou le 28 octobre dernier). Le grand Real tremble un peu plus. Dans la foulée, Santiago Solari (ex joueur du club) est nommé entraîneur. Cela s’apparente à une solution temporaire en attendant la venue d’un grand technicien. Mais les mois passent et Solari reste en poste, si bien qu’il entraîne aujourd’hui encore le Real. Tous ces changements ont eu pour effet de faire perdre son football au club madrilène. Il est difficile de déceler un projet de jeu précis en regardant le Real jouer. La force collective qui se dégageait de l’équipe l’année dernière encore semble avoir disparue. La gestion humaine et l’intelligence tactique de Zidane font cruellement défaut. Les connaisseurs se rappelleront des quelques coups de génie de Zizou à la tête des Merengues, en particulier celui du 1/8ème de finale retour de Ligue des Champions contre le PSG en 2018. L’entraîneur français avait décidé d’aligner un 4-4-2 avec Lucas Vazquez en milieu droit pour annihiler les velléités offensives parisiennes au cours d’une masterclass tactique (victoire du Real 2-1 au Parc des Princes). Surtout, le français avait fait de son équipe une redoutable machine à gagner, impitoyable et létale. La puissance qui suintait du Real de Zidane s’est évaporée avec les changements d’entraîneurs. Le résultat est là : le Real fait moins peur qu’avant.

Un effectif en chantier

Les joueurs sont également en cause dans la baisse de régime de l’équipe madrilène. Les cadres ne sont pas au rendez-vous cette saison, à commencer par Marcelo. Le latéral gauche brésilien ne parvient pas à se remettre du départ de Cristiano Ronaldo (avec qui il s’entendait à merveille sur et en dehors du terrain) et enchaîne les contre-performances si bien qu’il s’est fait prendre sa place de titulaire par le jeune Sergio Reguilon. Le milieu de terrain a également perdu de sa superbe. Luka Modric, Toni Kroos et Casemiro n’ont plus le même rendement que la saison dernière. Ce sont pourtant eux qui étaient à la base du succès du Real ces dernières années de par leur travail de l’ombre : ces 3 là surclassaient tous les autres milieux de terrain d’Europe et permettaient à leurs attaquants de mieux s’exprimer devant le but. Le milieu du Real ne rayonne plus autant et c’est toute l’équipe qui se retrouve plongée dans l’ombre. Mais la réelle déception provient de Gareth Bale. Il devait profiter du transfert de CR7 vers la Vieille Dame pour devenir le patron de l’attaque madrilène et avoir le temps de jeu qu’il réclamait depuis bien longtemps. Mais le gallois est inconstant, irrégulier et perméable aux critiques. Entre caprices, mal-être et célébrations polémiques, Bale semble prendre tout doucement le chemin de la sortie à Madrid.

Seule satisfaction cette saison ? Karim Benzema. Le numéro 9 français, qui dispute là sa dixième saison sous le maillot du Real, est l’un des meilleurs joueurs de l’équipe depuis le début de la saison et, à fortiori, depuis le début de l’année 2019. Costaud, KB9, à tel point qu’il est l’un des meilleurs (si ce n’est le meilleur) avant-centre du monde à l’heure où je rédige ces lignes. Il est aujourd’hui le leader d’attaque du Real, une belle revanche pour celui qui a si souvent été décrié en France mais qui a toujours répondu présent sur le terrain.

L’effectif merengue est jugé vieillissant par son président Florentino Pérez. Il se murmure même que ce dernier souhaiterait effectuer un grand ménage cet été afin d’insuffler un nouvel élan dans son club en vue de la saison prochaine. Le Real, discret sur le marché des transferts ces dernières années, veut frapper un grand coup lors du prochain mercato en recrutant un « galactique ». La fin du feuilleton Eden Hazard ? Toujours est-il qu’il y a de l’agitation dans l’air du côté du Santiago Bernabéu.

Cette saison est-elle simplement une année de transition pour le grand Real ? Va-t-elle marquer le début d’une période creuse à l’instar de celle connue entre 2008 et 2012 ? Des questions que pourraient balayer les Merengues en cas de victoire finale dans sa compétition favorite : La Ligue des Champions. Avec l’arrivée du printemps et du parfum des joutes européennes, le Real Madrid retrouve toujours de la couleur et de l’énergie. Nul n’est plus dangereux que la bête blessée…