Bienvenue au pays des Droits de L’Homme

Lorsque cynisme et hypocrisie croisent la route d’intérêts financiers importants, la suite du chemin est souvent de mauvais augure. Le gouvernement français ne déroge pas à la règle et ce sont les yéménites qui font les frais d’une politique qui fait prévaloir le profit national et les alliances avec des puissances peu recommandables, au détriment de la défense de populations civiles et des droits humains les plus élémentaires.

Au Yémen, une guerre silencieuse

La France est le pays des Droits de l’Homme, un modèle. Elle ne s’en cache pas et s’arroge même souvent le droit de juger de ce qui est ou n’est pas respectueux des populations et minorités en difficulté. Pourtant, il est des pays et des situations dont on entend très peu parler. Pas de grands discours, pas de condamnations. La guerre au Yémen en fait partie. Avant d’aller plus loin, faisons un point pour comprendre la situation :

Le pays du Golf est à majorité sunnite mais avec une forte proportion de chiites (près de 40% de la population) qui dénoncent un manque de représentation. L’origine du conflit date de 2004 avec la mort du chef rebelle Hussein Badreddine al-Houthi. Celui-ci va donner son nom à ceux qu’on appelle aujourd’hui les Houtis. Le pays connait une escalade de violences et devient une zone de combat régionale et stratégique en 2015 lorsqu’une coalition de pays arabes menées par l’Arabie saoudite (et soutenue par les USA) bombarde le pays et les zones rebelles qui sont elles soutenues par l’Iran. En mars, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dénombrait au moins 10 000 morts, 60 000 blessés et 3,4 millions de déplacés. La famine et une crise humanitaire extrêmement importante s’ajoutent à ce tableau déjà bien sombre.

On le sait, la France est un partenaire économique de l’Arabie saoudite. Il est donc normal de questionner les accords relatifs à de l’armement, d’autant plus que notre pays est signataire du Traité sur le commerce des armes (TCA) qui contraint à « n’autoriser aucun transfert d’armes » qui permettrait « des attaques contre des civils ou des biens de caractère civil (…) ou d’autres crimes de guerre ». Ces questions sont restées sans réponses. En témoigne la déclaration de la ministre des Armées au micro de France Inter en janvier :

« Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement dans ce conflit » – Florence Parly, ministre des armées

Un secret d’Etat pour cacher une vérité honteuse

Parfois, le silence est tel qu’il en devient assourdissant. Tellement assourdissant qu’il pose question. Et lorsqu’on cherche vraiment, on finit par trouver. Trouver que la vérité pue, qu’elle est ignoble, vicieuse, cynique. Que le silence n’est qu’un moyen pour détourner le regard, ne pas voir, ne pas avoir à balayer devant chez soi. Elle révèle toute l’hypocrisie d’un monde politique qui place l’argent au dessus de la vie de populations civiles en souffrance.

Le collectif Disclose a ainsi publié une enquête et un document classé « Confidentiel Défense » et destiné au sommet de l’Etat. C’est « un rapport de 15 pages que des officiers de la Direction du renseignement militaire, la DRM, ont rédigé le 25 septembre 2018. Intitulés « Yémen – situation sécuritaire », ces documents confidentiels ont été transmis à Emmanuel Macron et Florence Parly. Mais aussi à Matignon et au ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian à l’occasion du conseil de défense restreint consacré à la guerre au Yémen qui s’est tenu le 3 octobre 2018, à l’Elysée« .

L’enquête met en évidence le fait que du matériel français a pu être utilisé sur des cibles civiles, qu’il a été employé pour affamer la population, et que des ventes ont eu lieu alors même que la guerre était en cours.

« Tableaux et cartes de la région à l’appui, la note de la DRM révèle pour la première fois ce que le gouvernement français s’efforce de dissimuler : la liste détaillée des armes françaises impliquées dans la guerre au Yémen » – DISCLOSE

« Chars Leclerc, obus flèche, Mirage 2000-9, radar Cobra, blindés Aravis, hélicoptères Cougar et Dauphin, canons Caesar…« , les journalistes ne transmettent pas seulement la liste détaillée des armes, ou la manière dont elles sont utilisées. Ils mettent aussi en évidence que le gouvernement français ment effrontément et sans scrupules sur ces sujets depuis qu’il a reçu la note. Ce comportement est un aveu de culpabilité quant à des actes qui sont condamnables au moins moralement.

Il est possible de retrouver l’ensemble de ces révélations ici.

Le respect des droits humains, un impératif politique

En crachant ainsi sur les valeurs d’émancipation, de paix, de liberté, qui font de la France le pays qu’il est, nos dirigeants font la démonstration de leur immoralité. L’exécutif semblait considérer il y a peu que les manifestants du samedi se rendaient complices des violences et casses uniquement par leurs présences. Il a visiblement oublié d’appliquer ce principe au pays dont il a la charge. Car oui, quand ce sont des armes françaises qui servent à tuer ou affamer des civils yéménites, la France est complice. Elle est complice car elle ferme les yeux sur leur utilisation, elle est complice car elle cautionne cette utilisation. On ne parle pas ici d’un restaurant brûlé. On parle de la vie de milliers de personnes, d’un contexte catastrophique dénoncé quotidiennement par l’ONU.

« Le Yémen est la pire crise humanitaire au monde. Alors que le conflit entre dans sa quatrième année, plus de 22 millions de personnes ont besoin d’aide et de protection humanitaires » – António Guterres, Secrétaire général de l’ONU

S’il faut chercher la lumière dans cette histoire, c’est du côté de Disclose et des journalistes qui ont permis de mettre à jours ces documents. Ils sont une preuve vivante que le journalisme n’est pas vain, qu’il reste un élément important, nécessaire dans la vie de nos démocraties et un contre-pouvoir assurant l’équilibre et la respiration de nos sociétés.

Peut-être que ces révélations permettrons une prise de conscience. La conscience que la moralité d’un gouvernement est essentielle. Que les valeurs qu’il porte doivent dicter sa conduite et non pas être assujetties, manipulées, utilisées au profit de calculs politiciens stratégiques peu vertueux et condamnables.

Espérons que les pratiques changeront vite, car, pas si loin de chez nous, à moins de 5500 km pour être précis, des enfants, des femmes, des hommes, des jeunes et des vieux pas si différents de nous, voient leurs vies détruites par l’action irresponsable d’hommes et de femmes aveuglés par un système qui accorde plus de valeur à une suite de zéro qu’au sort de populations entières.

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